

Un machaon dans le salon
A l'été
2009, j'avais planté du fenouil dans le potager, pour rassasier
nos
deux lapins Nihal et Luna qui en sont très friands. Une
première plantation couronnée de succès
puisque les fenouils se développèrent
relativement bien et produisirent de grandes
branches odorantes et appétissantes, régulièrement
coupées pour se retrouver dans la gamelle des deux monstres
à longues oreilles.
Mais à la mi-août, je me rendis compte que le fenouil
ne plaisait pas qu'aux lapins... Des hôtes un peu particuliers
avaient décidé de faire des branches leur menu
principal...

Un hôte pas vraiment prévu dans les branches de fenouil... Mais si beau !
Spectacle fascinant que de voir ces deux
êtres rampants, dévorant conscieusement les feuilles... Vu
leur nombre restreint, je décidais de les laisser
prélever leur quote-part de fenouil. Car j'avais pris soin de
rechercher leur identité... A ma grande surprise, il s'agissait
de chenilles appartenant à l'espèce de papillon que
je ne pensais pas avoir un jour dans mon jardin : le machaon (Papilio machao) !
Le machaon apprécie en effet particulièrement le fenouil
et les carottes du potager pour y déposer ses oeufs. Leur nombre
est en général très limité sur une
même plante, et en l'occurence je ne trouvais que deux chenilles
à peu près de la même taille.
Pendant quelques jours, je les surveillais, autant pour mesurer
ce qu"elles mangeaient que pour m'assurer qu'elles étaient toujours là. Et puis, l'une d'entre-elles
disparut. Dévorée par un prédateur ???
Ce papillon faisant partie de ceux que je souhaitais le plus observer,
sans en avoir eu jamais la chance, je décidai de mettre la
seconde chenille en "lieu sûr". Quelques recherches m'avaient
appris qu'elle était sans doute proche de sa transformation en
chrysalide. Je l'enfermais donc dans un petit vivarium
largement pourvu en branches de fenouil. Pas perturbée du tout,
elle continua consciencieusement de manger pendant deux jours,
puis, un soir, se mit à arpenter le vivarium en tous sens.
J'ajoutais deux branches de noisetier pour lui offrir d'avantage de
supports... Bien m'en prit, car le lendemain, la chenille avait
disparue. Elle avait profité de la nuit pour se transformer en
chrysalide.

La chrysalide du machaon. Remarquez la délicate ceinture de soie qui la retient à la branche de noisetier.
Juste en dessous, j'ai retrouvé une petite masse qui s'est
ensuite desséchée : l'enveloppe externe de la chenille.
A ce moment, je me faisais une joie de
me dire que sous une vingtaine de jours, je verrais le papillon
adulte (on l'appelle imago) apparaître, et que je pourrais, après avoir pris quelques
photos, le relâcher dans la nature pour qu'il aille participer
lui aussi au cycle de la vie... Oui mais après trois semaines,
la chrysalide était toujours là.
Septembre, puis octobre. Vint le temps des interrogations. Y avait-il
de la vie dans la chrysalide ? Avais-je mal fait en l'enfermant ainsi ?
Pour
conserver un peu d'humidité dans le vivarium, j'avais
installé une coupelle d'eau. Le vivarium était
placé dans le bureau, pour être sûr de ne pas rater
la sortie du papillon.
En me documentant un peu plus, j'appris que la chrysalide du machaon
pouvait être de deux couleurs : verte ou marron. Et à
priori, la couleur marron était courante pour la chrysalide qui
hiberne... Eh oui, car il faut bien passer l'hiver d'une façon
ou d'une autre !
Novembre, décembre. Pas de machaon en 2009. Et toujours, le
doute que la chrysalide soit vivante... Il y a de quoi, car c'est un
grand mystère, même pour les scientifiques, ce qui s'y
passe à l'intérieur...
Janvier, février, rien ne bougeait.
Et puis, le soir du 2 mars, alors que je passais pour la
énième fois devant le vivarium... LA surprise ! Le
papillon était là, sur le bout de la branche, magnifique.
Grand moment de joie, mais aussi grand moment de désaroi
également... Quoi en faire ? Nous sortions tout juste de
gelées sévères à -8°C, et pas une fleur
à l'horizon...
Au moins, il fallait garder un souvenir de ce si bel insecte, aussi m'empressais-je de prendre quelques photos.

Le machaon adulte (l'imago) au soir du 2 mars 2010.
Il était tellement beau que je ne pouvais pas le regarder
mourrir ! Je décidais de me renseigner pour tenter de le sauver.
Pour cela, Internet est un outil fabuleux... En m'inscrivant sur le
forum Lepidoptera, je pus ouvrir un
sujet de discussion
et lancer un appel à l'aide. Car si j'étais
inexpérimentée en matière de papillons, ce n'est
pas le cas de tout le monde ! Les réponses apportées me
furent d'un grand secours et je remercie ici à nouveau ceux qui
ont pris le temps de me donner les explications que je cherchais.
J'installais donc mon pensionnaire dans un espace un peu plus
grand, à savoir une cage à cochon d'inde doublée
par l'intérieur avec un filet de protection contre les oiseaux
(celui qu'on met sur les arbres ou les fraisiers...). Au fond, quelques
feuilles de sopalin pour que les papattes puissent s'accrocher à
quelque chose et un verre avec quelques fleurs fraîches,
malheureusement pas du jardin... D'ailleurs, elles
n'intéressèrent jamais mon hôte.
Et pour manger ? Après avoir tenté le miel
déposé dans une coupelle (aïe, ça colle et
c'est trop épais ! A ne pas faire) et l'eau sucrée sur un
coton (pas plus de succès), je tentais la goutte de miel
diluée dans une cuillère d'eau, et déposée
au bord d'une coupelle... Bingo !
Mon hôte apprécia aussitôt cette offrande, me
faisant même un joli cadeau : voici en image sa façon
préférée pour se ravitailler !

L'imago, pour se nourrir, déroule sa trompe et la plonge dans le liquide sucré, pour une longue rasade.
En général, un tel
ravitaillement lui donnait du peps, et il s'essayait ensuite à
des tentatives d'envol. Accroché au bout du doigt ou posé
sur la paume de la main, il se mettait à battre des ailes
à toute vitesse pendant plusieurs minutes avant, enfin, de
larguer les amarres. A mon plus grand regret cependant, ces
décollages ne furent jamais réellement couronnés
de succès... Il tombait le plus souvent au sol ou faisait un
mètre ou deux en vol et s'accrochait ensuite sur le premier
obstacle venu....
Ces tentatives infructueuses me mirent le doute quand à la
possibilité de le relâcher. Pourtant, les jours passaient
et il était toujours là, bien vivant... Vint la fin du
mois de mars, les fleurs s'épanouirent enfin dans le jardin
! Jonquilles, primevères et muscaris commençaient
à pointer le bout du nez... Je me donnais comme date limite la
première semaine d'avril pour tenter un lâcher... D'autant
plus que la fin mars s'annonçait venteuse, froide et
agitée...
En attendant, je profitais d'une séance de nourrissage pour prendre quelques gros plans.

La tête du machaon où l'on distingue nettement la trompe parfaitement enroulée.

Une vue de dessus ou l'on voit aussi l'abdomen plein de poils.
Le soir du 29 mars, la séance de
nourrissage fut assez longue, l'imago réclamant à
plusieurs reprises son liquide nourricier en palpant de sa trompe
déroulée la peau de la main ouverte pour lui. Mathieu,
mon compagnon, prit même le relais et se transforma ensuite en
aire de décollage sur mesure. Le machaon nous fit alors une vrai
démonstration de vol, bien contrôlée contrairement
à toutes les fois précédentes. Je pu enfin songer
qu'il était capable de reprendre sa liberté et que,
peut-être, sous quelques jours, j'ouvrirais les portes de sa
prison...
Mais l'histoire ne se termina pas de cette jolie façon, à
mon plus grand regret. Le soir même et alors que la pièce
était obscure, il se mit à voler comme un fou dans la
cage et se cogna à de nombreuses reprises. Nous ne nous en
aperçûmes pas immédiatement, et furent impuissants
face à cet accès incompréhensible d'agitation...
Et je le retrouvais au petit matin sur le dos, immobile et comme saisi
de spasmes... Je le replaçais délicatement sur ses
pattes, mais il mourrut dans la journée. Dans cet accès
de folie, il s'était bien abîmé les ailes, j'en
retrouvais de nombreux petits morceaux au fond de la cage. Un machaon
adulte vit ordinairement quatre à six semaines. Le notre ayant
presque quatre semaines, c'était peut-être juste son
heure...
Et voilà la fin d'une belle histoire à la fin un peu
triste... Mon principal regret est que ce magnifique imago n'aura
pas pu particper au cycle de reproduction de son espèce. Mais
cette aventure m'aura appris beaucoup de choses sur les papillons,
enfin, sur les machaons en particulier ! La principale leçon
étant que, si je suis amenée à rencontrer
à nouveau une chrysalide qui semble prête à passer
l'hiver, je la conserverai bien au frais pour que l'imago apparaisse
à la belle saison et qu'il puisse prendre sa liberté !
Merci, joli machaon, d'avoir accepté d'être notre ami.
